Rabi le Gueux
Le Président qui s’ennuie, sur
de lui comme doit l’être un président, décida de faire du tourisme pour se
distraire. Le fait qu’il s’ennuie était cependant signe que quelque part il
était resté humain. En effet on admet dans ce conte qu’un président n’a pas le
temps d’être humain, de s’ennuyer par exemple. Il est surchargé d’occupations
toutes plus passionnantes les unes que les autres, évidemment !
Alors
quoi, il avait décidé pour un temps de se mêler à ceux qui n’étaient pas
président et qui ne le seraient jamais.
Il
acheta un appareil photographique très beau. Il choisit un pays d’accueil très
pauvre ou les pauvres sont très pauvres. Sans rien préparer de plus il gagna
l’aéroport à pieds, dix kilomètres en chantonnant un peu, pour faire quelque
chose hors de son habituel. De temps en temps en cheminant il disait aussi
bonjour aux personnes qui lui semblaient sympathiques.
Le
voyage en avion se passa sans prise d’otages et il le regretta un peu. Pas de terroristes
rien. Il se consola en espérant que l’aventure commencerait plus tard.
Il se
retrouve enfin dans la grande ville étrangère, dans l’espace sécurisé camérisé
des sapiens plein aux as, et à la tête vide. Le Président qui s’ennuie est tout
de même un peu différent des autres pensionnaires et il montre qu’il était au
moins Président de ses distractions. En catimini, il se glisse hors du champ
des caméras de surveillance et se retrouve seul dans la vraie ville avec son
appareil photo, dans la zone ou les pauvres sont pauvres de tout.
Ce
comportement du Président qui s’ennuie mérite ici une récompense. Pour le reste
de l’histoire nous ne l’appellerons donc plus le Président qui s’ennuie mais
« La Cerise » ce qui est beaucoup plus poétique. Nous l’appellerons
aussi « nôtre ami ».
Il se promène donc dans la zone des gueux, ailleurs si
accueillants à l’aumône et se laissant photographier avec le sourire. Un
observateur attentif peut pourtant remarquer avec inquiétude des éclairs de
haine dans les regards, vite effacés derrière un sourire.
Les rues où va La Cerise ne sont pas accessibles aux
touristes ordinaires. On y voit par exemple des enfants qui cherchent à manger
dans les poubelles et qui aimeraient tellement aller à l’école.
C’est dans une de ces ruelles sordides que La Cerise
va rencontrer Rabi le gueux occupant
deux mètres carrés d’immondices avec sa sébile et son violon
Notre ami décide de connaître mieux ce violoniste
inattendu. Il le prend en photo et s’assoit à coté de lui dans les déchets très
odorants.
-Salut misérable vacancier, la photo c’est cent
balles, et tu es bien seul parmi nous. On m’appelle Rabi le gueux Tu es
téméraire de venir jusqu’ici sans garde du corps. Que veux-tu tête vide ?
-Je
ne sais pas trop ce que je veux. On m’appelle La Cerise mais pourquoi
m’appelle-tu tête vide ?
-Cela
se voit, tu erres, cela s’entends tu dis toi-même que tu ne sais pas ce que tu
veux, ton appareil photo sert d’alibi à ta présence ici. Ecoutes je le prends
en otage ton appareil photo. Tu viendras le rechercher ici ce soir à minuit.
Pour que tu ne sois pas tête vide tu devras connaître par cœur les noms des grandes villes, des montagnes, des
fleuves, des hommes célèbres de ce pays et puis un peu d’histoire aussi. Ce
sera un signe de respect qui compensera ton errance stupide à la recherche d’on
ne sait quoi.
Rabi
continue : Si tu réponds bien à toutes nos questions, et tu répondras
bien, tu nous devras mille Euros en remerciements, et tu ajouteras alors encore
mille Euros pour racheter ton appareil photo. Pour te récompenser tu assisteras
gratuitement au grand spectacle qu’il nous arrive de donner à certains invités.
Tu a bien entendu le spectacle est donné.
Et
Rabi termine : je sais que tu viendras, tout va se passer comme je le dis.
La
Cerise, avec un peu de peine pour trouver son chemin, rentre à l’hôtel, un peu
effrayé mais finalement, voila l’aventure qu’il espérait. Il passe quelques
heures des heures inu.Il se rend donc au rendez vous de minuit dans cette zone
mal famée ou aucun touriste ne va, là ou justement il faut aller. Il est
aussitôt pris en main par des êtres innommables et rigolards qui le conduisent
vers la célèbre Cour des Illusions, le bastion des tire-laine malotrus
malandrins fripons chenapans et pandards. Leur église. c’est une petite place
carrée desservie par deux rues orthogonales et à sens unique pour les piétons.
On entre par la Rue de l’Amour et on sort par la Rue Sans Joie. Ce protocole
est rigoureusement respecté et il est interdit de courir dans ces rues ou la pègre
pour quelques instants est sage et structurée. Il ne sait plus s’il va donner
ou recevoir.
La
petite place est propre et une centaine de miséreux sont installés en désordre
parfait sur le macadam de la misère. Au centre est un gros rocher, ou grouillent
quatre chiens. Rabi le Gueux apparaît avec son violon, le mystérieux, Rabi et
son violon. Il monte sur le rocher fait un signe, les chiens s’éclipsent et un
grand silence s’installe. La Cerise se retrouve ainsi, plus ou moins embastillé
sur la place des Illusions. Il est heureusement à quelques pas de Rabi ce qui
le rassure un peu.
Rabi
commence alors à jouer du violon en regardant La Cerise droit dans les yeux qui
reste immobile. La foule commence à gronder, les chiens s’approchent en fourbe
la Cerise sait qu’il doit payer mais il faut bien jouer un peu surtout quand on
est le moins fort. Finalement, cerné de très près, il sort les 2000 Euros qu’il
avait préparés et rangés au fond de sa poche et les tend à bout de bras.
L’assemblée
pousse un long grognement de satisfaction, le violon s’arrête. Un cul-de-
jatte, sortit de nulle part en sautillant sur ses mains, ramasse les billets
les cale sous son bras puis repart aussitôt par les mêmes moyens.
_Bien,
très bien, dit alors Rabi en souriant, tu participes merveilleusement. Sans
Chaussettes est notre trésorier et tes finances seront bien gérées. Maintenant
je vais te livrer au docteur que nous surnommons le Pingouin et il va
t’ausculter.
Un
gueux manchot s’approche, et de sa main valide ausculte notre Cerise des pieds
à la tête, le noyau y compris. Puis Pingouin rend compte :
Ecoutez
gens de rien voila le bilan : Deux chaussettes deux chaussures deux
sous-vêtements deux vêtements de la bonne qualité, soit mais :
huit pièces donc huit questions.
Rabi
complète : hé oui tu devras répondre à huit questions. A chaque réponse
incorrecte il te sera ôté une pièce de vêtement.
Inconscient
du danger qui le guette notre président réplique : J’ai tout appris par
cœur ce que vous m »avez demandé.
_Bravo
la Cerise, tu es un crétin. Tu ose venir chez nous pour te distraire mais
maintenant tu n’est plus rien, comme nous, gens de rien tu es, La Cerise tu es,
tout nu peut être bientôt. Mais les questions ne porteront pas sur les sujets
que tu as appris aujourd’hui, voici la première question, mais avant je demande
à mes amis de t’applaudir pour te donner du courage. Les gueux se lèvent, riant
de bon cœur et applaudissent volontiers. Notre héro arrête de sourire. Il était
tombé dans une embuscade et le prix à payer pouvait être de nature inattendue.
Dans ces cas là le président montrait sa vraie nature, dans le fond il était
venu pour cela, il en avait pour son argent, alors il se mit a applaudir avec
les spectateurs. Ceux-ci, d’abord étonnés, entonnèrent en hurlant en cadence :
La Cerise ta
chemise La Cerise ta
chemise
Rominou se permet ici une remarque :
Tout
ceci et la suite sont invraisemblables et n’existent que dans les livres.
Et
l’auteur répond : justement Rominou tu es dans un livre, alors on
continue, il faut même amplifier la manœuvre matelot. Mais attention le public
est un peu particulier et il ne faut pas trop le décevoir car la consommation
de remontants a commencé ici et là.
Rabi
d’un geste rétabli le silence : voici la première question. La Cerise
avale sa salive, une seconde s’écoule et le couperet tombe :
Qu’elle est la capitale du pays que l’on appelle le
Tadjikistan ?
Là
les gueux se lèvent et applaudissent en attendant le début de la mise à nu.
Mais
surprise, La Cerise provocateur chantonne :
Douchambé bé bé
Douchambé bé bé
Cette
fois ci c’est le délire, le public prend manifestement parti pour l’intrépide
et Rabi n’est pas le dernier à apprécier. Les choses sérieuses commencent, il
pose son violon, et d’un geste encore, rétabli le calme.
Je
t’ai observé dénommé La Cerise, tu es svelte plutôt jeune et tu peux
certainement nous exécuter un exercice physique qui nous amusera. Cela comptera
pour deux questions parce que tu as été audacieux. A toi donc, nous attendons
quelque chose de sérieux.
Le
Président qui ne s’ennuie plus imagine rapidement un scénario mais il faut
faire vite car la foule commence déjà à murmurer.
Il
s’avance vers docteur Pingouin et saisi sa pelure sordide sans rien dire et l’étale
sur le sol. Quelques secondes de concentration et la Cerise nous exécute une
roulade avant sur la pelure immonde puis se relève souplement sans l’aide des
mains !les gueux applaudissent, une deuxième roulade, jambes écartées
cette fois ci, est accomplie dans la foulée. De stupéfaction la foule se tait.
Il reste un atout à jouer, le plus beau. L’artiste profite du silence, prend
son élan, et effectue un saut périlleux aérien.
Les
gueux sont ravis, les cris, clameurs, les hurlements se déchaînent.
Et maintenant en supplément gratuit voici Clotilde.
Un
brouhaha se fait entendre sur la place. Un cortège est arrivé par la rue de
l’Amour. Et voici, misérables spectateurs des malheurs d’autrui, voici venir
l’abominable Clotilde, la mystérieuse reine des loqueteux, l’ogresse, la
méchante espérée par tous les scénaristes, la chourineuse et son carnet secret,
dissimulé sous ses oripeaux, ou la mygale a si soigneusement inscrit les noms
de ses nombreux amants du temps ou elle était si belle.
Clotilde
donc, la boursouflure adipeuse a moitié dissimulée sous ses guenilles,
installée dans un carrosse bricolé avec des caddies de grande surface, son
célèbre couteau d’ivoire en pendentif. Le cocher est un ancien catcheur qui fut
célèbre en son temps et qui fut l’amant de la grosse Clotilde quand elle était
si mince. Le couple est craint de tous. Pour faire cortège, deux secondes mains
non fréquentables, précèdent le carrosse grotesque en brandissant chacun un
chandelier. Ces chandeliers sont présumés être ceux que Jean Valjean avait
dérobés au bon évêque. Ils sont réputés
rendre généreux ceux qui les détiennent quelque temps.
Clotilde
accueille donc La Cerise.
_Mon
beau président il faudra être très gentil, tes sauts périlleux je les trouve
ridicules, ton Douchambé pas mal mais maintenant tu va me réciter en entier une partie du
Cid : le combat des Maures à partir de « Nous partîmes cinq cents
mais par un prompt renfort nous nous vîmes ….. à toi maintenant les dix vers qui
suivent, misérable touriste. Si tu ne réponds pas tu passera la soirée avec moi
et il y a peu de rescapés.
Le
président pour la première fois se demanda s’il y avait de l’humour dans tout
cela, et qu’il sache ou non réciter, exécuter le gage, n’avait probablement
aucune importance.
Dans
cette situation le président faisait toujours face, devenait intrépide et
passait à l’attaque.
Nous
somme dans la finale d’un western, le bon et le méchant sont face à face et le
duel va avoir lieu. Le méchant doit sortir de ses bottes mais le metteur en
scène doit nous faire croire quelques instants que c’est le gentil qui agonise.
_Ma
belle Clotilde c’est toi qui devras être gentille. De plus je ne caresse pas le
minou à n’importe qui.
L’attaque
inattendue et moqueuse surprend l’ogresse qui ne répond rien.
_Je
connais le combat des Maures je l’ai récité au collège à un pion qui voulait me
punir. Mais je ne voudrais pas priver une belle comme toi de sa pitance, ce ne
serait pas galant, je ne répondrais donc pas.
Rabi
lève la main, tout le monde attend. Rabi baisse sa main et tout le monde
applaudi, Clotilde y compris qui s’adresse à notre héros.
_Bravo
la Cerise tu es le premier qui résiste à notre cinéma. Tu ferais un amant
parfait mais je suis restée tellement exigeante, puis elle se dirige vers la
rue sans joie debout dans son caddie et en riant quitte l’honorable société.
Notre
héro est porté en triomphe jusqu'à une petite table ou le docteur Pingouin à
disposé quelques boissons, des philtres peut-être. A l’unisson le jeu des
questions est arrêté et Rabi offre un breuvage au gymnaste intrépide. Celui-ci,
innocent et naïf s’empresse de se désaltérer et bien vite, commence à parler
latin alors qu’il ne l’a jamais appris et se met à ramper rapidement sur le
macadam pour échapper dit-il aux coups de balai du père Ubu.
Puis
il perd conscience et tombe dans le bras du docteur Pingouin. Il disparaît
éclipsé rapidement dans la Rue sans Joie.
Plus
tard plus tard, et dans les histoires le temps existe au gré de l’Auteur, on ne
sait quand ni comment le Président se réveille dans l’avion qui le ramène chez
lui. Il a du être drogué car ses souvenirs s’arrêtent au moment ou il se
désaltère. L’avion n’a pas encore décollé quand l’hôtesse vient l’avertir que
le commandant de bord désire que le dénommé La Cerise se rende dans le cockpit.
Celui-ci
plutôt ébahi pense : « D’accord mais les sauts périlleux c’est
fini » il serais peut-être bon que les farces s’apaisent un peu, un petit
peu s’il vous plait.
Le
commandant de bord l’accueille en lui tendant la main : Bonjour Monsieur
la Cerise ouvrez donc ce petit placard vous serez surpris, ou si vous
permettez, tu seras surpris. La surprise est aussi grosse que la vache de
Gargantua est invraisemblable en maintes et maintes dimensions, car sur
l’étagère du placard trois objets sont rangés : un violon, le masque de
Rabi le gueux et son appareil photo.
Et
la Cerise de s’exclamer « Bouilli Bouilla voila mon dernier mot »
Ceci
mérite une explication commence le commandant : d’abord je te rends ton appareil
car finalement c’est toi qui a fait le spectacle mais Sans Chaussettes à eu du
mal à le céder. Pour le reste moi aussi j’ai besoin de me distraire pendant mes
nombreuses escales dans cette ville. J’ai réussi à m’intégrer a ce milieu de
malandrins, si étrange, inhabituel, imprévisible, voir même dangereux ce qui en
fait son charme. Ils écoutent volontiers le violon dévorent les histoires, sont
menteurs et voleurs mais pas toujours plus que dans nos milieux si bien
structurés. Ils aiment bien effaroucher une tête vide et moi aussi, mais cette
fois-ci le candidat aux émotions avait de la ressource. Puis-je me permettre de
vous offrir mon amitié.
_Encore
un mot : as-tu remarqué la main droite de Clotilde. Elle est toujours
aussi belle qu’il y a vingt ans. C’est tout ce qui reste de sa beauté et il
faudra bien en trouver la raison. Mais ce sera pour plus tard.
Ainsi
naquit une amitié entre un commandant de bord et un Président surnommé La
Cerise. Au cours de cette aventure le président avait donc gagné un surnom à
noyau et de plus, il savait maintenant, en considérant son comportement pendant
son investiture parmi les pauvres, parfois malandrins, qu’il était au moins
président de lui-même !
Et
vive les toutristes.